
Mai 1991. Trois jours durant, les « émeutes de Forest » secouent le quartier Saint-Antoine. Elles défraient la chronique, connaissent une répercussion dans les médias à l’échelle internationale et suscitent des réactions jusque dans les milieux diplomatiques. Surtout, elles mettent en lumière la situation sociale d’alors dans les quartiers « populaires » de la capitale.
A l’époque, les alentours de la place Saint-Antoine ont triste mine. « Il n’y avait pas d’éclairage, la chaussée était couverte de trous béants, à tel point qu’on avait honte d’inviter des amis à la maison » (une témoin, 15 ans à l’époque, citée par Alter Echos – voir références). Pourtant, des témoignages d’habitants, s’ils ne nient pas l’existence d’une petite délinquance, évoquent une ambiance relativement paisible, une entente entre voisin-es.
Parmi les causes de la colère, pointons la présence dans les parages des Bains-Baden, discothèque où « une certaine jeunesse dorée » vient s’encanailler en voiture de luxe - et dont les jeunes du quartier sont tenus à distance par des méthodes semble-t-il peu reluisantes.
La frustration est d’autant plus grande que la boîte de nuit est installée dans l’ancienne piscine communale, vendue quelques années plus tôt et qui, auparavant, offrait un « havre de détente ouvert à tous » (Le Soir, 14 mai).
Il se dit aussi que la police se montre peu regardante sur les excès de la clientèle (tapage nocturne, incivilités, consommation de drogues…) alors que les rapports qu’elle entretient avec les jeunes du quartier sont délétères.
L’étincelle...
C’est d’ailleurs le contrôle policier « en trop » qui met le feu aux poudres. Le 10 mai, un jeune habitant est interpellé pour une histoire de plaque de moto. Les choses s’enveniment. La famille intervient, son père est traîné à terre sur plusieurs mètres, l’une de ses sœurs est également malmenée.
Le quartier s’embrase, les vitres des « Bains-Baden » volent en éclats. Les tensions durent trois jours, autour de la place Saint-Antoine et de la place de Bethléem, à Saint-Gilles : mobilier urbain détruit, journalistes agressés, etc. La répression policière est musclée. La gendarmerie encercle des centaines de jeunes qu’elle emmène aux casernes d’Etterbeek. Des témoignages évoquent des traitements humiliants. Les détenus obligés de marcher en rond, en file indienne dans les écuries, ou l’épisode des sandwiches au jambon, distribués en guise de repas à des jeunes en majorité musulmane.
D’autres émeutes auront lieu au cours des années 1990 dans les zones paupérisées de Bruxelles. La désindustrialisation de nos sociétés bat alors son plein. La perspective offerte aux jeunes issus de milieux populaires est bien souvent le chômage. Selon Luc Van Campenhout (1992, voir références) “à la classique différenciation entre les classes sociales » s’ajoute celle entre « ceux qui font partie du centre de la société, prennent part à la production, ont des ressources méritées par une activité professionnelle et peuvent être animés d’un sentiment d’inclusion », et ”ceux qui se retrouvent à la périphérie»,” « n’ont guère de ressources ou alors toujours plus ou moins perçues comme illégitimes, car fruits d’une assistance ou de trucs et ficelles » et qui « ne peuvent qu’être animés du sentiment d’être de trop ». « Nous ne sommes que des Marocains, on n’arrivera à rien » cite un article du Soir du 14 mai.
Quid de l’État de droit ?
Pour revenir à Forest, il importe d’évoquer le rôle qu’ont joué les parents dans l’apaisement, au bout des trois journées de mai 1991. Les émeutiers étaient souvent de très jeunes ados, ce sont leurs parents, et leurs grands frères qui ont réussi à les calmer – avec l’aide de travailleurs sociaux et aussi de la bourgmestre d’alors, Magda de Galan, venue sur place. Quelques temps auparavant, les citoyens du quartier avaient, à l’occasion d’une interpellation au conseil communal, dénoncé les nuisances dues à la boîte de nuit, les attitudes de la police…
Aujourd’hui encore, les parents des quartiers paupérisés se mobilisent. Le Front des Mères animé par l’autrice française Fatima Ouassak trouve des échos à Bruxelles. Citons les interpellations au conseil communal, en 2018-2021 à Saint-Gilles (1), qui ont abouti à la dissolution d’une unité spéciale de police aux pratiques - ici aussi - très douteuses ou plus récemment à Anderlecht, pour la réouverture au quartier du Stade Verdonck (2). Si d’aucuns jugeront leur propos parfois radical, elles recourent aux voies de l’État de droit (manifestation, pétitions, voies de presse, interpellations communales…). Ne contribuent-elles pas ainsi à la vitalité de la démocratie ? Et le monde politique ne prendrait-il pas quelque risque de faire la sourde oreille à ces voix ?
Pour terminer sur une note positive
Les émeutes de Forest, et celles qui éclatèrent au cours de ces mêmes années ailleurs à Bruxelles ont néanmoins eu des retombées : la Région a investi dans ce qui devait, bien des années plus tard, devenir les programmes de cohésion sociale, et dans la rénovation urbaine avec les contrats de quartier.
(1) https://www.collectifdesmadres.be/interpellations-citoyennes
(2) https://www.ieb.be/Le-Front-de-meres-exige-que-la-commune-d-Anderlecht-prenne-ses-responsabilites-47712
NOTE DE LA REDACTION
Dans les années 1990, la Région de Bruxelles-Capitale mettra en place des contrats de quartier pour la rénovation de quartiers défavorisés. A Forest, il y en aura plusieurs : Saint-Antoine 1994, Saint-Denis 2006, Primeurs-Pont de Luttre 2009, Albert-Marconi 2012, Abbaye 2014, Wiels sur Senne 2018 et le petit dernier Deux Cités 2022.
